Illustration d'un plaqueminier

Histoire du lieu

Barral… l’histoire d’un nom, l’âme d’un lieu

Aux portes d’Aix-en-Provence, la Campagne Barral tire son nom d’un patronyme profondément enraciné dans la terre occitane. Le mot « barral » remonte à une racine préromane, barr-, dont dérivent baril, barrique et barral, tous désignant à l’origine une sorte de tonneau. Attestée dès le XIIe siècle dans les textes latins régionaux (on trouve le terme barralia à Arles), cette famille de mots a ensuite désigné, en ancien occitan, tour à tour un enclos cultivé, un espace clos et protégé, souvent réservé à la culture ou à l’élevage, et une mesure traditionnelle de contenance pour le vin ou l’huile d’olive, en usage en Provence et en Languedoc jusqu’au XIXe siècle. Cette double signification dessine en creux l’histoire même de ce domaine : un lieu que l’on cultive avec soin, et dont on recueille les fruits.

Le nom doit sa présence ici à la famille Barral, cultivateurs établis sur ces terres au moins depuis le début du XIXe siècle. Le plan cadastral de 1828 inscrit déjà la « Bastide Barral » au quartier du Peyblanc, entourée de terres en majorité plantées d’oliviers. Le nom a survécu à toutes les mutations depuis, une continuité rare, la plupart des propriétés perdant leur dénomination d’origine au fil des changements de propriétaires.

Nichée au creux du vallon des Mourgues, à l’écart des grands axes, la propriété doit une part de son caractère à son isolement : une colline broussailleuse à l’est et la voie ferrée (ouverte en 1872) qui chemine au fond du vallon avant de s’enfoncer dans le tunnel des Figons, vers le plateau de Puyricard, referment ce lieu sur lui-même, loin de l’agitation. Sur le plan de 1828, les bâtiments aujourd’hui répartis en plusieurs demeures forment un seul ensemble, désigné sous le nom de « Bastide Barral » et déjà partagé entre plusieurs foyers de la famille. Un platane bicentenaire, probablement contemporain de la bastide elle-même, veille toujours sur le domaine, repère vivant dont on imagine les racines se mêler aux fondations de pierre des bâtiments alentour.

Plan de la section K7 Saint-Mitre, 1828, zoom sur la Bastide Barral
La Bastide Barral sur le plan cadastral de 1828, section K7 Saint-Mitre

Le domaine porte également la trace d’une autre page de l’histoire provençale : les anciens plans du canal du Verdon, ce chantier titanesque voulu par Napoléon III pour irriguer les terres agricoles de Provence, concédé par décret impérial en 1863 et achevé après quinze années de travaux, en 1878. Sur 82 kilomètres, dont vingt en souterrain, l’eau du Verdon irriguait alors plus de 3 000 hectares de terres agricoles avant d’être détrônée par le canal de Provence dans les années 1970. Sur le domaine lui-même, les bassins en cascade datent de cette époque : absents du cadastre de 1830, où ces parcelles sont encore en oliviers, ils apparaissent avec le canal, dont le plan de l’ingénieur Tournadre classe la campagne Barral parmi les terrains « susceptibles d’être arrosés ». L’eau y était captée et répartie au fil des restanques pour irriguer les cultures en terrasses.

Puis vint le temps du canal de Provence, livrant l’eau sous pression, et celui des vannes modernes installées au plus près des habitations. Les bassins des restanques, trop hauts, trop loin, cessèrent peu à peu d’être remplis. Viornes et pins d’Alep recouvrirent peu à peu les ouvrages, le ruissellement effaça les rigoles sous la terre.

Plan du canal du Verdon par Tournadre, zoom sur la Bastide Barral
Le canal du Verdon (plan Tournadre), à hauteur de la Bastide Barral
Tracé du canal de Provence
Le tracé du canal de Provence, qui a pris le relais du Verdon

Reconstituée à partir de 1863 par Marcellin Barral, l’année même de la concession du canal, puis transmise dans sa descendance pendant un siècle et demi, la Campagne Barral est acquise en 2014 par la famille Chapelle. En arpentant les friches du domaine, elle devine sous la végétation les traces intactes des anciens ouvrages, et pose dans les fossés oubliés une simple canalisation : l’eau reprend alors, dans l’autre sens, le chemin vers le bassin de tête. Ainsi commence la perpétuation de cet héritage, sous une forme renouvelée. Depuis 2015, le domaine se transforme en forêt-jardin : plus de 120 variétés fruitières (vignes, oliviers, pistachiers, plaqueminiers, jujubiers, asiminiers, cornouillers, grenadiers, pommiers, amélanchiers, et bien d’autres) y sont cultivées sans aucun intrant chimique, dans une agroforesterie associant arbres, cultures et respect des cycles naturels, dans la continuité des oliveraies des Barral. Cette démarche s’inscrit dans une vision biorégionale, où la vocation agricole du lieu et la préservation de ses équilibres écologiques continuent de se répondre à travers les générations.

Visiter ce domaine, c’est ainsi marcher dans les pas de deux siècles de mémoire cadastrale et d’une longue tradition rurale provençale, où le nom d’une famille et la vocation d’une terre n’ont jamais cessé de dialoguer.

Ce projet tient avant tout de l’émerveillement : composer avec le vivant dans toute sa réalité (pucerons, chenilles, chevreuils ou sangliers compris) et faire de cette diversité, choisie ou subie, la source même de la résilience du lieu.