L’eau
Bassins, rigoles et restanques : une histoire de pente
Sur ce versant, l’eau est une affaire de pente et de patience. Depuis deux siècles au moins, chaque génération a ajouté un ouvrage (un bassin, une terrasse, une rigole) sans jamais tout à fait défaire ceux qui l’avaient précédée. Cette page suit ces usages dans l’ordre où ils sont apparus, jusqu’aux aménagements en cours.
Un bassin né avec le canal du Verdon
Le cadastre napoléonien est la première trace écrite du domaine : sur le plan de 1828 et dans le registre de 1830, les parcelles qui portent aujourd’hui les bassins sont plantées d’oliviers, sans aucun ouvrage d’eau. L’ouvrage apparaît avec le canal du Verdon, dont l’eau atteint Aix en 1875 : le plan de l’ingénieur Tournadre classe la campagne Barral parmi les terrains « susceptibles d’être arrosés », et les matrices cadastrales, qui portent encore des oliviers en 1913, mentionnent des vergers et un pré à partir de 1914, signe probable d’une eau désormais disponible. Un témoignage atteste ensuite le bassin en eau, alimenté par le canal, avant 1946 ; un plan de géomètre de 1973 relève, aux abords de la bastide, un réservoir d’eau, un bassin, un puits et des canaux d’arrosage.
Quand l’eau sous pression du canal de Provence a remplacé l’eau gravitaire du Verdon, elle a été livrée en bas du domaine, près des habitations ; le bassin de tête, trop haut et trop loin, est tombé en désuétude, et les pins qui l’entourent ont peu à peu masqué ses abords. Un bassin sec sous les arbres n’est pas un bassin qui n’a jamais servi : c’est un bassin dont la source a changé de place. C’est cette continuité, et non une intention nouvelle, qui fonde le projet de remise en eau de la mare. Le bassin n’a pas été créé : il a été retrouvé et nettoyé, et une étude géologique du terrain (Sg25A-23 et son avenant Sgy26A-14) précise la nature du substrat et les conditions de stabilité de la retenue.
Le tour d’eau et l’irrigation à la raie
Avant les réseaux sous pression, l’eau d’irrigation se partageait dans le temps plutôt que dans l’espace. Le tour d’eau fixait, pour chaque ayant droit d’un canal ou d’une source commune, le jour et la durée pendant lesquels le débit lui revenait : un calendrier souvent séculaire, transmis avec la terre, dont les associations d’arrosants de Provence gardent encore la mémoire. Recevoir l’eau à son tour, c’était aussi accepter de veiller la nuit quand le tour tombait à trois heures du matin.
Une fois l’eau arrivée en tête de parcelle, la pente faisait le reste. L’irrigation à la raie consiste à ouvrir de petits sillons entre les rangs et à laisser l’eau y descendre lentement ; tout l’art tient dans la déclivité, quelques millimètres par mètre : trop faible, l’eau stagne en amont ; trop forte, elle creuse et emporte la terre. Les rigoles (béals en provençal) assuraient la liaison entre la source, les bassins et les raies, de terrasse en terrasse. Des martelières, simples plaques de fer coulissant dans une glissière, en ouvraient ou en fermaient le passage ; deux d’entre elles ont été retrouvées sur le domaine, l’une aux abords du bassin de tête.


Le LiDAR : voir le relief, repérer le tracé de l’eau
Sous la forêt, un fossé ou une restanque ne se voit plus. Le LiDAR HD de l’IGN, un relevé laser aéroporté, mesure le sol à travers le feuillage : rendu en relief éclairé de côté (l’ombrage du modèle numérique de terrain), il fait ressortir les replats, les murs et les fossés que la végétation cache à l’œil nu. Superposé au cadastre et confronté aux photographies aériennes de 1950 à 1980, il aide à suivre le parcours de l’eau, de la branche du canal jusqu’au bassin de tête, relevé ensuite sur le terrain au GPS.

Sur le domaine, le fossé d’amenée se suit encore sur plus de 650 mètres, depuis un regard ménagé dans un sentier creux en amont jusqu’au bassin de tête, en perdant près de quarante mètres d’altitude. Relevé au GPS et confronté aux photographies aériennes de 1950 à 1980, il alterne longs tronçons à faible pente, rigole empierrée, passage encaissé entre deux murs de pierre sèche à fond dallé, puis une descente cuvelée de pierre sèche avant une dernière trémie qui débouche dans le bassin.
Le profil se lit en cinq temps, repérés sur le graphique :
- L’amenée descend du regard avec une pente de 2 à 5 %, plus marquée au départ.
- Le replat : sur 188 mètres, l’altitude ne varie plus qu’entre 311 et 312 mètres, avec une berge de sortie à 313 mètres. Il correspond probablement à un ancien bassin de partage.
- La rigole de ceinture reprend ensuite la pente, à 3 % en moyenne.
- La grande chute : 14 mètres de dénivelé sur 61 mètres, dans un fossé cuvelé de pierre sèche.
- La trémie, puis le bassin de tête, à 281 mètres.
C’est le schéma classique d’une distribution gravitaire, et toutes ses pièces sont encore lisibles au sol. Prolongé par le fossé d’accès au bassin n° 2 (227 mètres à 4 % de pente), le parcours totalise 46 mètres de dénivelé sur 891 mètres.

Les restanques, une pente transformée en escalier
Les murs de pierre sèche qui découpent le versant ne retiennent pas seulement la terre. Montés sans mortier, ils laissent passer l’eau au lieu de la bloquer : la pression ne s’accumule jamais derrière le mur, ce qui explique leur longévité. Chaque terrasse devient un petit impluvium horizontal où la pluie s’infiltre au lieu de ruisseler, et le pied de chaque mur reste frais plus longtemps que le reste de la pente.
Ces terrasses servent aujourd’hui de trame au réseau de goutte-à-goutte, dont les circuits suivent exactement leur tracé.
Le bassin de la maison, une eau qui descend toute seule
Un second bassin, domestique celui-là, fut construit légèrement au-dessus du niveau de la maison : un petit bassin maçonné, quand les bassins d’arrosage sont simplement creusés dans la terre. Un fossé d’environ 200 mètres le nourrissait : il se détachait de l’arrivée d’eau, juste avant le bassin de tête, contournait celui-ci par l’ouest et suivait la limite ouest de la propriété jusqu’au bassin. Le principe est ancien et sans mécanique : quelques mètres de dénivelé suffisent pour que l’eau arrive au robinet sans pompe ni énergie. Le bassin faisait office de réserve et de château d’eau à la fois.
Le fossé se détache de l’arrivée d’eau à 284 mètres, juste en amont du bassin de tête, dont le fond est à 281 mètres : il contourne donc le bassin en descendant, et perd déjà six mètres dans ses vingt premiers mètres. Il suit ensuite les restanques par paliers jusqu’au bassin domestique, à 267 mètres, soit une pente de 8 % en moyenne. Cette eau était partagée dès la trémie entre la réserve d’arrosage et l’alimentation de la maison.


Ce bassin est aujourd’hui devenu la piscine du domaine. Un poêle à bois norvégien, alimenté avec le bois de la forêt environnante, permet de la chauffer en hiver et d’en faire, les soirs de froid, un véritable sauna à ciel ouvert. L’ancien réservoir de la maison poursuit ainsi sa vie, avec la même eau et la même pente.
Les bassins en cascade et le projet de mare
Le bassin de tête, le plus ancien de la chaîne, est aussi le plus grand et l’un des mieux conservés : il occupe la tête de la cascade, au point le plus haut de la propriété. C’est lui que le projet de mare naturelle doit remettre en eau, une fois le projet approuvé par la mairie. En dessous, plusieurs bassins se succèdent, reliés par des fossés qui suivent les limites des parcelles (227 mètres, à 4 % de pente, entre les deux premiers) : l’eau descendait de l’un à l’autre, sans aucun mécanisme, ouverte ou retenue par des martelières. Ce dispositif amortit naturellement les à-coups des pluies méditerranéennes : l’eau d’un orage est retenue par étages au lieu de dévaler d’un bloc.
Placer la mare en tête de chaîne, comme le prévoit le projet, n’est pas qu’une question de volume. En haut du versant, la vie qui s’y installera (libellules, grenouilles, crapauds, oiseaux venus boire) rayonnera naturellement vers le bas, dans le sens de l’eau, et gagnera l’ensemble du jardin au lieu d’y rester cantonnée. La mare serait ainsi la source du domaine, au sens propre comme au figuré.





Les points d’eau du domaine : baignoires et nénuphars
Entre ces ouvrages, une constellation de petits points d’eau parsème la propriété : d’anciennes baignoires en fonte émaillée, posées sur leurs pieds comme dans les salles de bain de leur époque et remplies d’eau de pluie. Étanches sans bâche, peu profondes, elles se réchauffent vite au printemps et abritent, en miniature, une petite faune de mare : larves de libellules et de demoiselles, dytiques, notonectes, gerris glissant en surface. Les oiseaux et les abeilles y viennent boire.
On y cultive aussi le nénuphar. Ses feuilles flottantes ombragent l’eau, freinent le développement des algues et servent de piste d’atterrissage aux insectes ; ses rhizomes, plantés dans un panier de terre lourde au fond de la baignoire, repartent chaque printemps.



L’arrosage aujourd’hui
Le goutte-à-goutte a remplacé la raie : l’eau est déposée au pied de chaque plante, en petites quantités, sans pertes par évaporation ni ruissellement. Le réseau est découpé en zones commandées séparément, chacune arrosée selon les besoins réels de son secteur.
Le tour d’eau a en somme changé d’échelle : ce sont désormais les zones du domaine qui reçoivent l’eau à leur tour, selon un calendrier ajusté aux saisons.
Baissières et lignes de niveau : le projet en cours
Le prochain chantier consiste à intercepter l’eau de ruissellement là où elle passe encore trop vite. La méthode : repérer sur le terrain les courbes de niveau à l’aide d’un simple niveau à eau (les deux extrémités d’un tuyau transparent) ou d’un niveau en A, puis creuser le long de ces lignes des baissières, des fossés peu profonds à fond plat dont la terre extraite forme un bourrelet en aval. L’eau d’orage s’y étale, s’infiltre, et le trop-plein est dirigé vers la baissière suivante ou vers une mare, même temporaire. L’objectif est de tirer parti des épisodes de pluie méditerranéens, brefs et intenses, plutôt que de les subir.
Ce travail de repérage se fait avec une contrainte forte : respecter les chemins déjà tracés sur la propriété, entre talweg et ligne de crête, ceux sur lesquels circulaient autrefois les charrettes, et aujourd’hui notre tracteur. Les ouvrages à creuser viendront s’insérer dans cette trame existante, sans la perturber.
Ces chemins entretenus sont aussi, pour demain (ou, espérons-le, pour jamais), ceux destinés au passage des pompiers.

Une mini-pelle, déjà à l’œuvre pour les plantations, servira au creusement.

Une ressource à préserver
Juillet 2026 a été, selon Météo-France, le mois le plus chaud jamais enregistré en France, et les zones humides du pays continuent de reculer. Dans ce contexte, chaque point d’eau conservé, chaque bassin que l’on remet en état plutôt que de le combler, chaque fossé qui garde l’eau d’un orage au lieu de la renvoyer au vallon compte à une échelle plus large que celle du domaine : celle d’un territoire qui a besoin de retenir l’eau plutôt que de l’évacuer.
Réhabiliter, ce n’est pas ajouter à la nature : c’est lui rendre ce qu’on lui avait pris.